Rien n’est plus beau que l’amour, si ce n’est sans doute l’idée que l’on se fait de l’amour. Rien n’est plus tendre que le contact d’une peau sur une autre peau nue dans la bienveillance existentielle de l’être. Mais dès que se rompt la relation d’immédiate réciprocité, un pour un, l’autre pour l’autre, l’équilibre s’effondre. Trois personnes ne peuvent plus avoir la même proximité, la même intimité, mais bien seulement la simuler. Le triangle amoureux n’a pas de barycentre. Pourquoi en irait-il autrement pour les clubs de football ?

Racine

Il faut remonter à la racine du mal pour comprendre tout mal. Il faut s’en aller à la racine de l’être pour imaginer ce qu’il est réellement. Et dans cette plongée abyssale, démoniaque, dévastatrice peut-être, il y a un sentiment profond qui en ressort. L’Homme est fait pour aimer, plus encore qu’il est fait pour être aimé. Car c’est autour de cette dévotion humaine que se construit l’élément salvateur de l’être : l’existence terrestre. Quel but aurait l’Homme à être s’il n’avait pas en ligne de mire cette aspiration, profondément enfouie au milieu de lui-même, d’accéder à l’inaccessible ? L’amour, c’est bien cela dont il faut parler, est absolument et intrinsèquement l’objectif final de la quête de sens de la vie.

Mais le fil ténu qui relie la vie à son sens est bien fragile et peut se briser à tout instant, sous n’importe quel choc, à la faveur de la plus petite émotion. C’est tragique, mais c’est beau à la fois : l’Homme n’est pas maître de son propre destin, aussi bien que le bœuf que l’on mène cruellement à l’abattoir souffre, et préfèrerait infiniment vivre, ne serait-ce que quelques secondes de plus. Si le lecteur de ces lignes lève son bras droit, il se dira bien qu’il est libre de le lever. Mais pourquoi n’a-t-il pas levé son bras gauche plutôt ? Et s’il le fait seulement maintenant, pourquoi ne l’a-t-il pas fait plus tôt ? Ou bien, pourquoi est-il resté immobile en se disant de ne rien faire, si ce n’est parce qu’il y a été contraint. L’Homme porte en lui les germes de sa propre condition.

Contrainte

Qui n’aimerait pas échapper à sa propre condition, au triangle routinier entre le travail, les loisirs et le sommeil ? Et pourtant, personne ne l’ose, personne ne peut. C’est justement pour cela que nous supportons les affres de notre vie : car nous n’avons pas d’autre option, car tout le monde subit les mêmes conséquences, car nos vies n’auraient pas de sens si nous n’avions pas notre lot de souffrance. Dans cet équilibre fragile entre nos désirs, notre volonté – notre volition, même -, et nos contraintes, sorte de triangle vital, nous essayons à chaque instant de tracer notre chemin. Qui n’a jamais rêvé d’inaccessible ? Mais le système rend cela impossible, et heureusement. Car l’être humain n’est pas fait pour le déséquilibre. Le déséquilibre, ce sont les pillages, l’incendie de septembre 1812 à Moscou, la chute de la démocratie.

Le déséquilibre, justement, c’est vouloir remplacer le couple par un triangle amoureux. Mais l’audace est folle, fulgurante, de penser que l’Homme – sans distinction de sexe – est fait pour avoir deux serviteurs. Un seul vis-à-vis est déjà bien suffisant. Ou bien, l’être humain se ment à lui-même, se cache de sa propre intelligence pour se croire un éphèbe sur un terrain de lutte. Ce qui est vrai pour l’amour charnel se vérifie aussi dans l’amour intellectuel. Nul ne doit présupposer de sa propre force. Il en va, sans surprise, de même pour le sport, pour les clubs de football. Si l’on peut désirer plusieurs clubs, on ne peut en aimer réellement qu’un seul. Le triangle amoureux ne fait pas partie des capacités humaines. Car nous n’avons pas la force suffisante pour réellement, charnellement, physiquement et intellectuellement, en aimer plus d’un.

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« Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on le peut reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui ». (Jonathan Swift, 1667-1745)