Mauro Germán Camoranesi. Luis Monti. Enrique Omar Sívori. Julio Libonatti. Ou plus récemment encore Thiago Motta, Jorginho et Emerson. Autant de grands noms qui ont fait le football italien. Autant de joueurs qui ont fait le succès d’une des plus grandes nations de l’histoire ce sport. Mais pourtant, ils ont tous un point commun. Un point commun hors d’Italie, hors du vieux continent. Tous ces joueurs sont des oriundi, oriundo au singulier. Des italiens nés en dehors d’Italie, des étrangers à leur propre terre. Brésil, Argentine, parfois Uruguay… Comprendre qui sont les oriundo, c’est une autre façon de comprendre le football italien.

Terre d’exil

Sicile, 1877. La crise économique fait rage dans le Royaume, la pauvreté est rude et touche particulièrement les plus pauvres. De nombreuses familles rassemblent leurs rares économies, s’en vont vers la rude Messine, la truculente Catane ou la brillante Palerme. Tous, ils n’ont qu’une seule idée en tête. Trouver un bateau pour s’en aller à l’autre bout du monde, aux Amériques, le nord, le sud, peu importe. La traversée coûte cher, les ponts craquent sous les entassements. Les toux rauques retentissent dans les entreponts, les volutes de fumées cohabitent avec les cris des nourrissons que l’on lange. Personne ne sait ce qui attend ces immigrants du sud, venus chercher la fortune ailleurs. Personne, sauf peut-être Dieu, qui les observe tout là-haut, d’un œil vaguement amusé. Les prières résonnent, les rêves naissent et meurent peu à peu à mesure que l’Atlantique est avalée par les nœuds du bateau.

« Terre », s’écrie soudain un passager. C’est New York, c’est Buenos Aires, c’est Rio de Janeiro. Après dix, quinze jours de traversée éprouvante, les soupirs de soulagement retentissent. Oui, ça y est, une nouvelle vie est possible, une nouvelle vie loin de la pauvreté, loin des coups de crosse des patrons, loin des grands maîtres qui font la loi dans la campagne. La richesse, peut-être ? Le seul moyen de le savoir, c’est de descendre. Tout le monde semble parler une langue différente. Espagnol, portugais, italien, sicilien, napolitain, les mots s’entrechoquent et tout le monde se comprend, les quartiers s’organisent. Déjà, les communautés se recréent. Les clivages, aussi. Les riches ont déjà un logement, un palais, des actions, une rente. Les pauvres, eux, n’ont rien, que la famille, les amis. Et pourtant, tout semble possible, même si ce n’est qu’un simple mirage. L’espoir fait vivre, l’espoir même permet de ne pas manger.

Gamins

Quelques semaines, quelques mois, quelques années à peine sont passées, et la vie reprend déjà son cours. Les gamins jouent ensemble dans les arrières-cours, dans la rue que parcoure tous les jours la police à cheval et même parfois l’armée. Un ballon arrive d’Angleterre, et ce sont toujours les mêmes que l’on retrouve avec. Les gamins d’immigrés, toujours eux, à manier le cuir, car c’en est un, un vrai. Les parents n’ont pas le temps de s’en occuper, certains sombrent dans la criminalité, il y en aura toujours pour tout gâcher. D’autres trouvent un emploi, dans une banque, dans un bureau, quelque part où faire les choses bien. Le sicilien commence déjà un peu à s’effacer des bouches, on entend de plus en plus la langue de Miguel de Cervantes dans les foyers. L’accent est toujours là chez le père de famille, mais les gamins ? Ils sont locaux.

Il y en a un dans le lot qui s’appelle Luis Monti, tout le monde l’appelle Luisito, c’est un argentin pur souche. Il a le ballon dans le sang, s’il y avait de l’argent à gagner dans ce sport, nul doute qu’il ferait fortune. Le voilà, vingt ans plus tard, il porte les couleurs de son pays, de sa patrie, l’Argentine. C’est la finale de la Coupe du Monde, personne ne sait encore ce que ça représente, et il est là, face à l’Uruguay, à tout faire pour épargner la défaite à son pays. Finalement, le trophée s’envole à Montevideo. Quatre ans plus tard, la Coupe du Monde fait son retour, et il est toujours là, en finale. Avec les couleurs de sa patrie, de son pays, l’Italie. Cette fois-ci, il gagne, il embrasse sans doute la coupe et le drapeau italien. Argentin, Italien ? Quelle importance pour ce pur oriundo.

Monde impur

Rome, 2021. L’Italie n’est toujours pas unifiée. Le drapeau aux trois couleurs n’est qu’une illusion, personne ne pense vraiment être italien. À Naples, on hurle contre les « Allemands » de Turin et de Milan. Dans le Piémont, on se moque en permanence des Siciliens, gangrénés par la mafia, par le crime, par le pizzo. Les gamins dans les cours d’école ne portent pas le maillot de l’équipe nationale. A quoi bon supporter une équipe où ne jouent que des joueurs de l’AC Milan, de l’Internazionale, ou même pire de la Juventus ? Même la langue n’a rien en commun. Car à droite, on parle napolitain, sicilien, vénitien. Et à gauche, on entend le son délicat de l’italien susurrer sa mélodie dans les oreilles. Ce n’est pas le gouvernement ni l’Union Européenne qui y changera grand chose. Même un soir de finale ne peut pas unir ces gens qui n’ont rien en commun.

Bien loin de là, à Londres, Jorginho s’élance sur le terrain. Il y a à peine une semaine, face à l’Espagne, c’était lui le héros de la nation. Un Italien, un vrai. Son pied heurte le ballon, le ballon s’envole mais ne termine pas dans les filets. En Italie, même à Naples, on lui hurle dessus. Oriundo ! Saleté d’oriundo, s’écrie un vieillard affalé dans son fauteuil. A son bar, Gennaro murmure à un habitué à qui il ressert une énième bière que jamais on n’aurait dû les accepter, ces étrangers. Est-ce qu’il sait même parler italien ? Et puis soudain, Bukayo Saka s’élance et rate. Les insultes xénophobes sont vites oubliées, la bière est renversée sur le comptoir.

Ainsi est l’Italie, capable de retourner sa veste en un instant, capable aussi d’oublier pourquoi les choses avancent d’une telle façon. Et au milieu, au milieu de tout cela, les oriundi sont là. Avec deux sangs dans la même veine.

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