Nous y sommes. Lionel Messi quitte le FC Barcelone après 27 ans de vie commune dont 17 sur le toit du football professionnel. Mais où ? En Argentine ? À la retraite ? Non. Au Paris Saint-Germain, libre de tout contrat et – semble-t-il – contre la volonté de tout le monde.

Sentimentalisme et larmes de crocodile

778 matchs, 672 buts, 305 passes. Et dire que les statistiques ne sont qu’une donnée secondaire, ou même tertiaire voire pire, de ce qu’aura apporté Lionel Messi au FC Barcelone. Comme en témoigne la solennelle vidéo d’adieu, dont les sept minutes ne tracent guère mieux qu’une esquisse de la carrière du sextuple Ballon d’Or, c’est bien plus que ça. Des titres, des œuvres, des émotions, des générations, un culte. Cela va sans dire, le Barça perd son monument.

Mais ce n’est pas tant le départ qui fait mal. Voir Messi quitter le Barça, la quarantaine approchant, il fallait s’y préparer. C’est ce sentiment d’héritage gâché, voire bafoué. C’est la raison (purement financière) et la manière (presque comme un indésirable) qui font mal. Non seulement il ne sera pas le dernier Totti, ces grands joueurs – ici le plus grand – qui passent leur carrière dans un seul club avant de préparer une reconversion et d’inspirer les futures générations, mais il part chez un concurrent à la Ligue des Champions, possiblement futur adversaire, et à un niveau qui lui permet encore de truster les 30 buts en 35 matchs de championnat et les meilleures places du Ballon d’Or.

Deux ans après Cristiano Ronaldo, la seconde partie prenante de cette rivalité historique n’obtient pas non plus la sortie qu’elle espérait. La sortie qu’on espérait.

Comment en est-on arrivés là ?

Graduellement…

Quand un joueur occupe à lui seul un poste de dépense aussi important, il devient facile de comprendre comment le drame est arrivé : il suffit de regarder les caisses de son club. En l’occurrence, c’est un cas d’école. Il prouve que même en étant le club le plus célèbre du monde, celui générant le plus de revenus, personne n’est à l’abri en cas de gestion calamiteuse – à moins d’être directement sous perfusion d’un État.

Retour en 2017. Le Barça, tout sourire, se félicite de revenus toujours records et se vante même d’une légère diminution de sa dette. Sportivement, le tableau est moins rose. Les Blaugranas viennent certes de vivre le match le plus fou de leur histoire avec la Remontada, ils n’en sont pas moins vite redescendus après une déroute face à la Juventus et la perte du titre au profit du Real Madrid. Et puis, cet été-là est aussi celui où Neymar, las de l’ombre de Messi, part pour les projecteurs de la ville-lumière et assombrit par la même occasion le projet sportif barcelonais.

Toujours en 2017, Lionel Messi renouvelle son bail avec le Barça en paraphant un contrat pharaonique. El Mundo en révèlera les montants a posteriori : l’Argentin aurait touché 555 millions d’euros en quatre ans. De quoi donner une autre dimension à ses larmes versées lors des adieux au Camp Nou.

Et puisque les folies contractuelles viennent rarement seules, le club de Josep Bartomeu enchaîne les mauvais coups sur le marché des transferts. Une liste de transferts ratés longue comme le bras, Philippe Coutinho et Ousmane Dembélé en têtes d’affiche, traduit les vaines tentatives de remplacer Neymar. La masse salariale s’envole, et avec elle les dettes du club.

Puis subitement

C’est typiquement dans ce genre de contexte déjà compliqué que l’on brûle tous les cierges en priant pour ne pas voir une ou des sources de revenus disparaître. C’était sans compter sur un petit virus venu de Chine.

En effet, le Covid sonne le glas du Barça. La perte des revenus liées aux huis-clos et à la dévalorisation d’un football sous haut-parleurs, le marché extriqué qui rend la vente d’indésirables compliquée et les salaires de ces derniers encore plus difficiles à assumer : on ne vous apprend rien. Le Covid a frappé tout le monde du football. Et ceux souffrant déjà de grosses difficultés structurelles l’ont pris de plein fouet. Ainsi, le Barça accuse une perte sèche de 487 millions d’euros sur cette seule saison 2020-2021.

Pire, un an après le pic de la crise, les régulations et sanctions de la Liga afin de protéger les clubs et d’empêcher qu’ils vivent au-dessus de leurs moyens sont de retour. Le salary cap, ou plutôt le coût maximal de l’équipe première, car les transferts – amortis – sont aussi pris en compte, est de fait le nerf de la guerre dans la prolongation de Lionel Messi et dans le futur du FC Barcelone. Témoin de la santé financière d’un club, garant de sa santé sportive, ce salary cap correspond à la barre des 70% des revenus du club.

Voyez plutôt. En 2019, le Barça était le club de son élite qui disposait de la plus grande marge de manœuvre avec 671 millions d’euros pour constituer une équipe première. Un an plus tard, ce montant est presque divisé par deux (347 millions). Et cet été, il se situerait sous les 200 millions. Tout en sachant que 144 millions sont d’ores et déjà inscrits dans les comptes de la saison prochaine en tant qu’amortissements de transferts passés.

Messi se va

Quand la Liga requiert une masse salariale inférieure à 70% des revenus du club, le Barça atteint les 110% avec la baisse de salaire acceptée par le clan Messi. Et sans Messi, il culmine tout de même à 95%. La prolongation de l’Argentin, même bénévolement, au SMIC ou à ce qui ressemblerait au SMIC d’un footballeur, était donc impossible. Tout comme c’est déjà le cas pour les quatre recrues barcelonnaises du mercato (Sergio Aguero, Memphis Depay, Emerson et Eric Garcia), le club aurait tout simplement été dans l’incapacité de l’inscrire en Liga. Voilà pourquoi les dirigeants blaugranas remuent ciel et terre pour obtenir de leurs joueurs des baisses de salaires.

Joan Laporta pourra toujours blâmer Javier Tebas. Pour ne pas avoir accordé de passe-droit au nom de l’intérêt commun que représente pour la Liga la présence d’un tel joueur. Ou pour le deal conclu avec le fonds d’investissement CVC que le Barça et le Real ont refusé – officiellement pour un taux d’intérêt trop élevé, officieusement en raison d’une clause anti-Superleague.

Outre les critiques sur la stratégie de sceller un accord très long terme (50 ans) en plein creux d’une vague pandémique, cette transaction, qui aurait vu la création d’une nouvelle entité au sein de laquelle la Liga et ses clubs auraient cédé 10% des droits commerciaux audit fonds d’investissement en échange d’une injection de près de trois milliards d’euros, n’aurait de toute façon permis ni de compenser les errements de l’administration Bartomeu, ni la prolongation de Messi, contrairement à ce qu’aurait été enclin à croire le clan du joueur voire le club lui-même, selon les versions qui attribuent un chantage à la Liga.

Messe que un club

Alors, quelle morale tirer de toute cette affaire, passée la première nuit à pleurer (ou non) la fin d’une histoire qu’on croyait éternelle ? Les plus romantiques adeptes d’un football business de décroissance pourraient presque se réjouir de voir un si gros navire prendre l’eau sans que l’on parachute des bouées du ciel. Après tout, Laporta aura passé l’été à quémander un passe-droit à Tebas et des prêts miracles, en dépit de toute raison, à des banques d’investissement. “Presque”, ceci étant, car c’est bien loin du sentimental que rebondira Léo Messi. Lorsque le cœur parle d’un retour aux sources aux Newell’s Old Boys, le néo-champion sudaméricain n’aura comme point de chute nulle autre que le seul navire suffisamment gros pour pêcher un tel poisson, et dont l’armateur n’est autre qu’un État pétrolier : le Paris Saint-Germain.

Le sextuple Ballon d’Or laisse derrière lui une embarcation à la dérive. Et si on ne doute pas de sa bonne volonté pour aider à écoper, c’est bien par son contrat précédent que l’eau s’est engouffrée. Pour le Barça, d’autres questions viendront après la stupéfaction. Quid des revenus marketing sans Messi ? Quid des revenus sportifs si la qualité de l’effectif ne suit pas ?

Qui a dit que le Barça était déjà arrivé au fond du gouffre ?

Du football et des mauvaises questions

Du côté du PSG, c’est évidemment un grand coup. Comme détaillé dans notre article “prédisant” déjà l’événement en janvier dernier, le bénéfice en image est sans précédent. Les supporters s’en régalent sûrement d’avance. Mais en faisant ainsi fi du fair-play financier, à tel point qu’un départ de Kylian Mbappé ne semble même plus nécessaire, l’émerveillement suscité par une “MNM” visant les plus de 100 points en championnat alimentera-t-il assez longtemps la crédulité ou devra-t-on (re)lancer les hostilités du fair-play financier et autres salary caps ?

Pour le football enfin, que dire ? Un membre éminent du cercle fermé, presque mafieux, des “gros clubs historiques”, n’aura pas eu son passe-droit. Super. Au profit du sportswashing et de ses fonds illimités ? On voit déjà d’ici refaire surface le débat sur les nouveaux riches et la Superleague. Vite, les institutions au secours du football populaire !

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"Le joueur de football est l'interprète privilégié des rêves et sentiments de milliers de personnes." César Luis Menotti.