“Le rugby est un sport de voyous pratiqué par des gentlemans, Le football est un sport de gentlemen pratiqué par des voyous.” Vous avez déjà certainement entendu cette phrase chez des amis regardant huit matchs par saison, ou bien chez ce hipster du football qui possède tous les maillots des clubs de Tour du Monde. Afin d’avoir une réponse implacable à ces accusations, retour sur le match de football des philosophes.

Le contexte

La philosophie est une science qui est partagée entre de nombreux pays du globe. Les français aiment à mettre en exergue Montaigne ou Rousseau, les anglais brandissent Hume et Hobbes, les espagnols Ortega y Gasset et Baltasar Gracian. Même les italiens peuvent se revendiquer de tradition philosophique avec l’aide de Beccaria ou plus récemment Antonio Gramsci. Mais s’il ne fallait garder que deux écoles de pensées, alors c’est l’école allemande et l’école grecque qui triompheraient.

Et cela, les Monty Python, un groupe d’humoristes anglais – le groupe d’humoriste anglais – né au tout début des années 70 et à l’humour délicieusement british l’a bien compris. Ils mettent donc en place ce fameux match de football des philosophes. Après tout, pourquoi les penseurs n’auraient-ils pas le droit de s’adonner au sport le plus populaire qu’il soit ? La rencontre se tient virtuellement en Allemagne, dans le cadre des Jeux Olympiques de Munich de 1972 – une compétition où la Pologne s’impose devant la Hongrie, laissant l’Allemagne de l’Est et l’Union Soviétique au pied du podium.

Le sketch sera diffusé pour la première fois en 1972 sur la première chaîne ouest-allemande. Il fait partie de la version allemande du Monty Python’s Fliegender Zirkus, la série iconique du groupe d’humoriste anglais.

Les compositions

Allemagne

L’Allemagne est à domicile, et est au dire du commentateur grande favorite. Emmenée par son capitaine Georg “Nobby” Hegel en charnière centrale, elle ne doit en théorie faire qu’une bouchée de la Grèce. Mais voilà, la sélection est divisée : les différents joueurs se sont affrontés – philosophiquement – par voie de presse interposée. Il n’empêche que c’est bien Arthur Schopenhauer et sa doctrine kantienne qui forme l’autre partie de la charnière. Sur les côtés, on trouve bien évidemment l’inévitable Emmanuel Kant, et le moins connu Friedrich Schelling dont la doctrine est entre Fichte et Hegel. Toute cette défense protège le très célèbre Gottfried Leibniz.

Au milieu de terrain, on note la présence très étonnante de Franz Beckenbauer, qui vient renforcer footballistiquement parlant cette sélection philosophique. Il est accompagné dans son double-pivot par Karl Jaspers. Le philosophe germano-suisse est plus tardif, puisqu’il développe sa pensée dans la première moitié du vingtième siècle. Il est notamment reconnu pour sa réflexion sur la relation Subjekt-Objekt-Spaltung ainsi que pour sa théorie de la transcendance communicative.

Le quatuor offensif a de quoi faire peur. En effet, Martin Luther, l’entraîneur allemand, peut aligner du beau monde ce 10 septembre 1972. Sur les côtés, Karl Schlegel et Martin Heidegger. S’il n’est pas besoin de présenter le second, le premier est un peu moins célèbre. Karl Wilhem Schlegel est notamment à l’origine du terme d’historicisme. En pointe, un terrible duo est aligné : Friedrich Nietzsche et Ludwig Wittgenstein. L’association de l’auteur d’Ecce Homo et d’un philosophe du langage.

Grèce

La sélection grecque est pour sa part organisée en 3-4-3. Dans la cage, l’auteur du Gorgias, Platon. Il est défendu par une défense assez hétéroclite. A droite, on retrouve Epictète, l’auteur du fameux “Coupe-moi la jambe si tu veux !”, insensible à toute tentation. Dans l’axe, Aristote, celui-là même qui soutenait que l’enfant n’est qu’un petit adulte, tout comme le nain est inférieur à l’homme en raison de sa faible constitution. Et à gauche, c’est Sophocle qui est titulaire. L’auteur de cent-vingt-trois pièces dont Œdipe Roi est le recordman du plus grand nombre de victoires au concours tragique des grandes Dionysies avec dix-neuf succès.

Du beau monde est présent au milieu du terrain. Plotin, tout d’abord, le néoplatonicien tardif. Il est associé à Empédocle d’Acragas. Empedocle, très peu connu du grand public, aurait pu jouer pour la sélection italienne. Le présocratique est en effet natif de Sicile. Mais son courant philosophique – c’est un des maîtres de Gorgias et d’Aristote, et sa pensée lui vient de Pythagore et de Parménide – lui permet d’être titulaire au sein de ce milieu à trois. A ses côtés, Epicure, dont la pensée est souvent déformée. Car Epicure ne prône pas de céder à tous ses désirs, mais simplement de cultiver ardemment toute chose bonne et simple, de dormir sur la paille et de boire de l’eau claire.

Le trio offensif est soutenu par Héraclite, pour qui tout s’écoule. Devant, on trouve Démocrite, Socrate et Archimède. Trois attaquants au profil très différent, puisque Socrate, bien qu’un peu dissident, est très obéissant. Archimède est capable de trouver des solutions dans n’importe quelle situation. Et Démocrite saura faire parler sa théorie atomique. A noter que cette sélection est auto-gérée.

Le match

Première mi-temps

C’est un arbitre chinois qui officie au cours de la rencontre : M. Confucius est assisté de Thomas d’Aquin et d’Augustin d’Hippone sur les touches. A noter que le maître du jeu n’utilise pas un vulgaire chronomètre éléctronique, mais bien un sablier afin de mesurer les quatre-vingt-dix minutes réglementaires. Et lorsque l’arbitre donne le coup d’envoi, tout s’emballe… ou pas. En effet, les vint-deux acteurs sont plongés dans une grande réflexion. Ils restent cantonnés à leurs postes, ne s’autorisant des mouvements que pour activer leurs neurones : ils tournent en rond, mais ne font pas tourner le ballon. En effet, le cuir reste planté au milieu du terrain, sans que rien ne se passe.

Le commentateur et la caméra s’intéressent aux mouvements des acteurs, et se concentrent sur leurs discussions. Ce n’est pas le ballon, mais la pensée philosophique qui se décale dans le couloir. Tout à coup, les grecs récupèrent la parole, et tentent une percée par l’intermédiaire de Socrate, qui, toge sur le dos, rentre dans la moitié de terrain adverse. Dans un coin de l’écran, on aperçoit la balle, toujours immobile. En face, la sélection allemande reste en grande discussion. Sans doute gêné par sa tenue XVIIIème siècle, Beckenbauer ne se met pas en évidence. L’arbitre siffle la mi-temps sur ce score nul et vierge.

Deuxième mi-temps

Tout s’accélère lors de la seconde partie de la rencontre. En effet, aux alentours de la quatre-vingtième minute, Friedrich Nietzsche reçoit son troisième carton jaune en quatre matchs. Il accuse Confucius de ne pas avoir de libre arbitre, ce à quoi celui-ci répond : “Toi avoir jaune”. En effet, Nietzsche a sur son maillot le numéro 5, au contraire du numéro 10 préalablement indiqué lors des compositions d’équipe. Afin d’animer le match, Martin Luther tente le tout pour le tout. Il sort l’autrichien Ludwig Wittgenstein afin de faire rentrer Karl Marx. Nous jouons alors la quatre-vingt-huitième minute de jeu.

La révélation va venir d’Archimède alors que l’on se dirige vers des prolongations. A peine une minute plus tard, celui-ci s’écrie “Eurêka”, j’ai trouvé en grec. Il fonce vers la balle, la passe vers Socrate, qui s’élance. Un une-deux s’engage entre les deux philosophes. Héraclite récupère la balle, et tente un centre désespéré. Socrates – qui semblait hors-jeu – est servi, et parvient à ouvrir la marque. Les philosophes grecs sont en délire, les philosophes grecs ont enfin trouvé la faille !

Cela n’empêche pas l’Allemagne de contester. Pour Hegel, il n’y a pas but car “la réalité n’est qu’une annexe a priori de l’éthique non naturaliste, Kant invoque un impératif catégorique imaginaire”. Beaucoup plus terre-à-terre, Karl Marx se contente de demander le hors-jeu. Mais rien n’y fait, Confucius accorde le but et siffle la fin du match sur ces entrefaites. La Grèce est championne olympique de football des philosophes !

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