S’il est un jour un Homme capable de voir l’Humanité dans son ensemble, alors il reviendra aux fondamentaux. Dans l’exploitation des Hommes sur la Terre, il en a été des inégalités dans ce que plus tard ils recevront. Et des justifications ont parfois été trouvées. Du Royaume de Shoa aux mythiques danakil, le football est le fruit d’une longue histoire. Retour en Éthiopie, sur la terre des peuples.

De l’Ancien Testament

Les fils de Noé qui sortirent de l’arche étaient Sem, Cham et Japhet. Cham fut le père de Canaan. Ces trois-là sont les fils de Noé. C’est à partir d’eux qu’on se dispersa sur toute la terre. (Genèse, 9, 18-19)

Le Livre enseigne aux hommes de deux des trois grands cultes monothéistes. Car les peuples se sont nourris d’un héritage commun, la religion s’est dispersée dans le monde. Et le catholicisme, au fil des invasions romaines, s’est transporté dans le Royaume de Shoa, là où les mythiques dankalis ont trouvé place. Autrement dit, dans la mère Éthiopie. Au berceau des peuples se trouvent en effet des individus croyant aux saints-sacrements, et ce depuis des millénaires. Le roi Ezana d’Aksoum s’est en effet, aux alentours du quatrième siècle, converti à la religion qui servira de base aux discussions entre Pélage et Saint-Augustin.

L’Éthiopie est d’ailleurs un pays particulier. En effet, nombre de musulmans se convertissent là-bas à une orthodoxie qui est de mise. Et les Falashas, les juifs non reconnus par l’État créé artificiellement après-guerre d’Israël, se convertissent majoritairement au protestantisme. D’autre part, la Somalie voisine, royaume des Dankalis, se trouve également fortement imprégnée par le christianisme. Dans la ville de Mogadiscio, le christianisme est là aussi très présent. Pourtant, la Bible est plutôt contre eux.

En effet, relisez le passage ci-dessus. C’est la malédiction de Canaan. Une malédiction biblique qui servira de base et de justification à l’esclavage. En se basant notamment sur la soi-disant infériorité des enfants de Cham dispersés par tout le monde.

Maudit soit Canaan ! Qu’il soit l’esclave des esclaves de ses frères ! (Genèse, 9, 25)

Face au royaume de Shoa

C’est également en Éthiopie que le royaume de Shoa prend naissance. Ce royaume, à contrario, est un royaume musulman. Du dixième au seizième siècle, avec une apogée au douzième, il va dominer le pays des négus. On en retrouve aujourd’hui des traces autour de la ville d’Addis-Abeba. Ce royaume, sur la plaine dominant le Rift, est particulièrement important dans l’histoire du pays car il a permis la communication entre les populations chrétiennes et les populations musulmanes.

Des constatations jusqu’à présent établies, le lien avec le football ne semble pas encore évident. Mais n’ayez crainte, vous verrez dans quelques dizaines de lignes l’aboutissement de la théorie.

Dans un commentaire juif du treizième siècle, l’interprétation précédemment abordée concernant l’esclavagisme et le racisme est mise en action. En effet, c’est à partir de ce moment que, plus ou moins forcée, l’Église chrétienne va tolérer et même parfois encourager la traite des noirs. Affaiblie par le schisme de 1054, elle cherche en effet à se redonner une contenance auprès de riches marchands séduits par la possibilité de faire du profit sur le dos d’être humains. La justification de l’esclavage, chose la plus reprochable dans la morale de toute homme, est donc trouvée sur un livre sujet à des traductions hasardeuses et vieux de plus de mille ans.

Et lorsque les différents peuples européens, animés d’une volonté prétendument civilisatrices, se sont heurtés les dents contre les vestiges du Royaume de Shoa désormais contrôlé par le négus, ils ont reporté toute une haine culturelle contres ces éthiopiens qui leur ont tant résisté. Et ce de Ménélik au grand négus Haïlé Sélassié – dont j’avais dressé le portrait.

Des Danakil aux Afars

Si vous vous aventurez loin dans les terre de la grande Éthiopie, vous pourrez, au détour de ruines du Royaume de Shoa, échouer sur le désert Danakil. Dans ce désert aride vivent les Afars. Ces musulmans sunnites peuplent la région depuis des millénaires. Leur nombre est en constante baisse, leur peuplement étant de plus en plus menacé par la montée de la “civilisation” et par le tourisme. Ils sont probablement arrivés aux alentours de 900, avec un déplacement de population récemment convertie depuis l’Arabie Saoudite. Et le nom littéraire des Afars, que l’on retrouve dans la littérature amharique, est “dankali” (en arabe au pluriel, danakil). Cette petite portion de population, à l’arrivée des européens, établit des contacts proches avec eux.

Notamment avec un certain Arthur Rimbaud – dont j’avais dressé une petite analyse poétique il y a quelque mois.  C’est avec ces contacts que petit à petit le peuple de Shoa va courir à sa perte. En effet, les commerçants vont de plus en plus affluer, venir trafiquer armes, opium et café à travers les déserts du pays. Et arrivera Benito Mussolini à la tête de l’Italie, après la marche sur Rome notamment. Il aura en tête de reconstituer l’Empire Italien, comme son ami né 6 ans plus tard le fait avec l’Empire Allemand. Et cela passera par une conquête compliquée mais finalement réussie de l’Éthiopie. En soumettant le pays, la loi raciale italienne va peu à peu s’appliquer. Et c’est là que la tragédie commence à rejoindre notre sujet.

Et le football…

Le football, en Éthiopie, va alors se développer. En effet, les italiens, qui pratiquent déjà le Calcio chez eux, vont vouloir importer dans leur colonie africaine cet art de vivre importé déjà d’Angleterre. Et comme le remarque Paul Dietschy, leur conception du football dans l’ancien Royaume de Shoa n’est pas très éloignée de celle des britanniques en Inde. En effet, dans la perle de l’Empire ; se voyant humilier par des locaux pieds nus ; les anglais vont interdire à tous les non-brahmanes, plus ou moins officiellement, la pratique du football. Et bien sûr ; les brahmanes, eux, s’interdisent à eux-même la pratique de ce sport frustre.

En Éthiopie, il n’en va pas d’une manière extrêmement différente. En effet, les italiens vont conditionner les non-blancs dans des exploitations, et leur interdire la pratique de toute activité sauf s’ils parviennent à franchir des normes drastiques. Résultat, ce pays dans lequel les italiens ont tenté d’importer le football ne se développera pas sur ce plan. Et n’a toujours à son palmarès qu’une seule petite CAN, gagnée avec Italo et Luciano Vassalo – dont nous avions fait la connaissance dans un Tour du Monde.

Après la fin de la colonisation italienne, les danakil et les héritiers du Royaume de Shoa vont réprouver cet art de vivre qui leur rappelle trop la colonisation. Et voilà comment dans un pays pourtant culturellement proche (on retrouve en effet le christianisme, un peu d’art baroque, soit autant de critères d’européanité au sens de Jacques Lévy qu’en Biélorussie) de l’Europe le football n’a pas pu se développer.

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