Jean-Michel Aulas, le président de l’Olympique lyonnais, s’est livré à un grand entretien dans les colonnes de France Football mardi dernier. Retrouvons ses propos.

Vous avez été particulièrement virulent ces dernières semaines sur Twitter, jusqu’à polémiquer avec vos propres supporters. Les vieux démons seraient-ils de retour?

Ce n’est pas volontaire. Twitter permet aux minorités de s’exprimer. Et j’ai trouvé déraisonnable et injustifié la façon dont ces minorités intervenaient sur le fait de vendre ou de ne pas vendre Emanuel Mammana (NDLR: transféré au Zénith Saint-Pétersbourg pour 16 M€). Donc, je les ai remises en place. Emanuel est sûrement un bon joueur, mais il n’a pratiquement pas joué la saison dernière. Quand on a la possibilité de céder un très jeune élément (21 ans) près de deux fois et demie le prix auquel on l’a acheté, et que ce dernier n’est pas une priorité pour les entraîneurs, mon rôle est de valider les choix de mes techniciens.

La situation financière plaide en votre faveur. Au 30 juin, les produits des activités de l’OL s’élèvent à 249,8 M€. Une progression historique de 15 %.

C’est l’aboutissement de trente ans de travail. Après le PSG et peut-être Monaco, en termes de revenus directs, on est le club qui génère le plus de ressources.On est à plus de 250 M€ de fonds propres au 30 juin. C’est assez exceptionnel, car cela représente plus de 60% des fonds propres de tout le foot français. On est propriétaire de notre stade, d’un camp d’entraînement, d’une double académie masculine et féminine.On vient de se qualifier pour une Coupe européenne pour la vingt et unième fois de suite, de gagner pour la quatrième fois la Ligue des champions féminine.On n’est pas béats, mais on n’a pas à rougir de ce qui a été fait.

Lyon a donc vraiment les moyens de ses ambitions?

Oui.On n’a pas les moyens de Paris et de Monaco, mais on a une vraie politique qui fait que l’on peut être satisfait. Lyon est sûrement l’un des clubs de demain. Pourtant, l’OL a vendu pour près de 120 M€, perdu de nombreux joueurs cadres, et complètement renouvelé son vestiaire. Cela peut éventuellement être perçu comme une contradiction. Pas pour l’entrepreneur que je suis. Je sais que les vainqueurs de demain sont ceux qui changent leurs habitudes. Il faut savoir se propulser vers l’avenir avec de nouveaux moyens, de nouveaux joueurs, et pour écrire une nouvelle histoire.

Du coup, vous êtes obligé de trouver sans cesse le bon dosage dans vos mouvements de joueurs…

Toute la question est de savoir si on est capable de vendre et d’acheter pour créer de la valeur supérieure à celle qui existait auparavant. L’équation n’est pas facile à résoudre. Mais elle ne l’était pas non plus quand j’ai repris l’OL, en 1987. Cet été, on a réussi à valoriser le travail de l’académie. Cela nous a permis de recruter six joueurs – et ce n’est peut-être pas fini – que l’on souhaitait avoir parce qu’ils viennent des plus grands clubs européens.

D’où des objectifs élevés pour cette saison 2017-18?

Il faut revenir au moins sur le podium et se rapprocher de la première place dans les années à venir. Mais ce sera très difficile. Outre Paris et Monaco, qui font des choses très importantes, Marseille a fait une très bonne transition avec l’arrivée de McCourt. Bordeaux est toujours là. Lille arrive avec des moyens renouvelés. Rennes a aussi fait beaucoup d’investissements, et il y a toujours nos rivaux de Saint-Étienne. Beaucoup de clubs ont fait leur mutation pour le plus grand bonheur de la L1, qui va certainement devenir encore plus performante et attractive. […] On fera tout pour atteindre la finale de Ligue Europa.

Lyon vient encore d’être désigné meilleur centre de formation de France, mais a dû se séparer de ses meilleurs jeunes. N’y a-t-il pas un risque que votre club devienne le pourvoyeur attitré des plus grands clubs européens?

Ce n’est pas un risque, c’est une réalité. Mais on n’a pas le choix.On est dans un contexte de compétition où l’on admet que les investisseurs puissent utiliser des moyens externes au football. Si on était dans une compétition où les moyens des uns et des autres étaient uniquement issus du business du foot, on serait champions de France, peut-être même d’Europe. On est obligés de lutter contre des États, des richesses parfois exotiques ou des avantages fiscaux, donc, il faut être innovants. Le seul moyen, c’est d’avoir un centre de formation très performant pour nourrir les plus grands clubs européens tout en sortant régulièrement des générations de joueurs extraordinaires.

En aurez-vous encore dans les années à venir?

On a dans nos rangs cinq ou six joueurs en devenir qui seront les stars européennes de demain. C’est un actif fantastique.Un jour, le déclic va se produire.On aura au même moment une génération fantastique de joueurs français, mais aussi de très bons joueurs étrangers. Cela vaut donc le coup d’investir près de 60 M€ en transferts comme on l’a fait cette saison. Sur le papier, on a une équipe qui nous convient.On est prêts à lancer le défiaux plus grandes équipes françaises.

Et pourquoi ne pas investir comme Monaco ou le PSG ?

Moi, je ne suis pas là pour mettre l’OL en difficulté. Face à des investissements financés par un État comme le Qatar, qui génère d’énormes revenus liés à la production du gaz, on ne peut a priori pas lutter, à moins d’un concours de circonstances. Mais on va faire comme si on pouvait y arriver.Avec l’opération Neymar, le budget du PSG avoisinera les 700 M€.Comme le club ne génère pas de recettes à hauteur de telles dépenses, cela va encore déséquilibrer une économie qui avait déjà du mal à se mettre en place. Mais il y a aussi du positif. Cela peut permettre à la L1 d’attirer de nouveaux partenaires et, surtout, de négocier une augmentation des droits télé.

Le transfert de Neymar est quand même un formidable coup d’accélérateur pour le football français, non?

Oui, c’est fantastique. Le tout est de savoir à quel prix?On est là dans un dangereux système de dérégulation économique. Personne d’autre que le Qatar, à la limite les Émirats arabes unis, ne peut suivre.On rentre dans un système comparable à la guerre que se livrent Canal+, une société structurellement équilibrée, beIN,un opérateur financé par un État, et SFR, une société endettée à hauteur de milliards d’euros. Les dérégulations peuvent être immenses et difficiles à maîtriser.On n’est plus à armes égales. Heureusement, à Lyon, notre modèle s’inscrit dans une spirale vertueuse.

Ne faudrait-il pas profiter de cette arrivée pour lancer très vite l’appel d’offres des droits télé pour la période 2020-2024?

Non. Ce serait rentrer là dans une surenchère ponctuelle qui n’assurerait pas la pérennité du foot français.C’est la même chose que pour Neymar. Quelque chose peut être bon ponctuellement, mais ne pas l’être sur la durée.

Le transfert de Neymar n’ouvre-t-il pas une boîte de Pandore? Même des clauseslibératoires d’un montant exorbitant ne sont plus une garantie pour conserver un joueur.

C’est effectivement une rupture. En France, on vient d’élire un nouveau président de la République sur des idées d’équité mais aussi de performances individualisées. C’est la rencontre de règles sociales reconnues avec des valeurs d’entreprise individuelles.Un tel transfert est-il compatible avec une vie de société et une économie équilibrées? On parle de la nécessité pour l’État de se désendetter, on a entamé des négociations pour faire évoluer le droit du travail. En tant que citoyen, je m’interroge sur la portée et la signification de sommes aussi considérables pour un transfert.

N’êtes-vous pas un peu jaloux?

Non, au contraire. J’applaudis à deux mains si Nasser (Al-Khelaïfi, le président du PSG) a les moyens et la possibilité de réaliser un tel transfert. Il aurait tort de se gêner.Tous les clubs vont en bénéficier indirectement.Notre stade sera plein pour la venue du PSG.

Ce transfert est aussi un rude coup porté au fair-play financier dont vous avez été l’une des chevilles ouvrières…

Je ne suis pas anti-PSG, et j’apprécie Nasser qui dispose de moyens colossaux. J’essaye juste de me projeter un peu plus loin.Àcourt terme, l’arrivée de Neymar ne peut être qu’une bonne chose pou r tout le monde.Àmoyen terme, jem’interroge sur les mécanismes de dérégulation de l’économie en général et de celle du football en particulier. Cela fait plus de trente ans que je dirige l’OL. Quand je suis arrivé (en Deuxième Division), on avait un budget de l’ordre de 2 M€. Aujourd’hui, il fait 250 M€. Si, dans le même temps, certains sont capables d’avoir trois fois plus que nous, jeme dis qu’il y a là une forme de bulle pouvant à tout moment exploser. Cette bulle ne peut pas durer. Quant au fair-play financier, depuis que Michel Platini est parti*, on a perdu l’un de ses plus grands défenseurs…

La L1 accueille aussi de nouveaux investisseurs parfois soucieux de rentabiliser au plus vite leur mise. C’est notamment le cas de Lille où Gérard Lopez veut faire du trading de joueurs pour rembourser ses emprunts.

C’est inquiétant. Si j’ai décidé de quitter le conseil d’administration de la Ligue pour rejoindre le comité exécutif de la Fédération, c’est aussi pour alerter. J’ai confiance dans le régulateur qu’est l’État français. Si le fair-play financier ne joue plus son rôle sur le plan européen de manière préventive, il faut que l’État prenne le relais. La différence entre Lille, Monaco et Lyon, c’est que Lyon a une académie où l’on a investi près de 10 M€ par an depuis vingt ans.

Comment les pouvoirs publics pourraient-ils intervenir dans la bonne marche du foot français?

En prenant des décisions permettant de vérifier et de contrôler d’où viennent les financements. En faisant également en sorte que les règles prévues en matière de protection de la formation soient respectées, tant au niveau de la Ligue que de la FFF.

Justement, l’accord tacite passé entre les clubs français pour ne pas débaucher les jeunes d’autres centres de formation français a lui aussi volé en éclats…

C’est un vrai problème.On a eu le cas avec l’un de nos jeunes (Jordy Gaspar) recruté par Monaco cet été.Ce sont des sujets de fond. J’espère que le président du syndicat Première Ligue, Bernard Caïazzo, et celui de l’UCPF, Claude Michy, vont se réunir pour trouver des solutions.

N’est-ce pas plutôt du ressort de la gouvernance du foot français, voire européen?

Je vais peser de toutes mes forces au sein du comité exécutif de la FFF pour expliquer les choses. Cela va au-delà de la Ligue, qui ne semble plus être gouvernée de manière ferme. On y accepte n’importe quoi.

Quoi, par exemple?

Parfois, en matière de protection de la formation, de contrôle de certains budgets ou de transactions de certains investisseurs qui achètent à crédit, la surenchère de la gouvernance de la Ligue fait que c’est la loi du plus fort. Si vous avez l’argent, quelle qu’en soit l’origine, on accepte que vous fassiez partie du paysage.On est là à l’étape ultime du capitalisme le plus sauvage. Et c’est un entrepreneur de société cotée en Bourse qui vous le dis ! La Ligue comme la FFF doivent se doter de structures de prévention pour éviter ces dérapages.

Retrouvez l’intégralité des propos de Jean-Michel Aulas dans France Football
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