Le football est une drogue dure. Une drogue très dure, même. Et je vais vous expliquer pourquoi et comment la rencontre avec le football fait d’un être normal un drogué. Un drogué au football. Un drogué au jeu.

Étincelle

Une rencontre avec le football commence toujours par un événement. Car dans une vie, rien n’arrive par hasard. Pas toujours heureux, d’ailleurs, cet événement. Mais que cet événement soit volontaire ou non, qu’il soit recherché, provoqué, subi, accroché, cet événement existe. Comme cette allumette que l’on craque pour mettre le feu. Mettre le feu à une vie, et ce sans s’immoler. Car le football, c’est cela, c’est un feu que l’on allume. C’est une étincelle qui rencontre une touffe de feuille sèches, qui s’embrase. Le ballon rond nous capte. Pour une fois, c’est bien le gros qui se fait manger par le petit. Car cette petite sphère en matière plastique que l’on appelle ballon, c’est elle qui nous attire.

Ces rencontres sont souvent fortuites. Car avant d’être un « camé » au football, nous avons tous été des enfants, et même parfois des adultes. Le football nous prend, mais il ne se laisse jamais prendre. Le football nous arrache à notre terre, à notre vie quotidienne, pour bouleverser notre existence. Souvenez-vous du premier « cuir » que vous avez vu rouler. Que ce ballon roule sur une étendue de terre, sur un terrain de Ligue 1, sur une surface goudronnée, tout part de ce ballon. Sans s’en rendre compte, nous sommes pris par ce ballon. Souvenez-vous de ce moment d’amour qu’est celui du ballon. Le ballon appelle, le ballon prend. Et il ne relâche jamais. Un ballon ne relâche jamais sa proie. Car quiconque, une fois dans sa vie, s’est pris d’amour pour le football, gardera toujours un amour, même caché, au long de sa vie.

Flamme

Et le ballon est comme une flamme. Car une fois que l’étincelle a mis le feu, celle ci ne s’éteint pas de sitôt. C’est une grande flamme qui brûle en nous. L’addiction à cette drogue footballistique est magique. Elle se fait souvent sans douleur physique. Mais elle se fait avec une grande douleur psychologique. Comme si l’on passait sa main sur une flamme, sans souffrir physiquement mais en voyant peu à peu le feu gagner sa main. Il faut aimer souffrir pour aimer le football. Et il faut aimer se faire du mal. Plus encore, il faut vouloir souffrir. Car un club de football, qu’il soit petit ou grand, fait grandir une flamme dans notre cœur. La drogue s’empare peu à peu de nous. Notre esprit commence à se liquéfier peu à peu au service de ces balles qui roulent entre les pieds et les têtes.

D’ailleurs, The Eagles n’ont pas tort quand ils chantent : « Her mind was Tiffany Twisted« . Car dans leur chanson Hotel California, allégorie de l’enfermement dans l’enfer de la drogue, ils ont bien cernés le processus. Notre esprit commence à s’envenimer. Nous ne vivons plus que pour cela. Car la vie ne va jamais aussi bien que lorsque l’équipe aimée joue bien. Quand la tactique laisse place à l’animation. Quand le blason auquel nous sommes attaché devient, bien plus qu’un drapeau, un étendard. En effet, rien n’est plus beau que de voir l’amour que nous portons à notre club transfiguré, magnifié sur le terrain. Drogué non pas à la performance, mais amoureux du jeu. Car le football n’est rien sans l’amour. D’ailleurs, même « la vie n’est rien sans l’amour qu’elle nous donne » (Aznavour, Parce Que).

Dans ce dribble avec la vie que nous menons sans cesse quand le cuir chatouille nos pieds, notre esprit s’évade.

Prison

Mais notre esprit à beau s’évader, il ne faut cependant pas oublier que nous sommes prisonniers. Car oui, nous sommes prisonnier de notre amour pour cette drogue. Je reprends la chanson Hotel California pour preuve. « You can check out any time you like, but you can never leave! ». Nous sommes enfermés dans notre amour pour le football. Nous sommes « just prisoners here, of our own device ». Prisonniers sur cette terre du football, par notre propre volonté. Prêt à mourir pour notre liberté de ce football. D’ailleurs, comme un prisonnier condamné à vie, comme un drogué à la mort, nous ne quitterons le monde et le football que le jour où nous lâcherons notre dernier soupir. Ou alors nous serons morts intellectuellement avant de mourir physiquement. Car le football est une peine à vie, une peine dans une prison dorée de sang et de larmes.

Car dans cette prison dorée, nous y sommes attachées. La seule amnistie à notre peine du football qui pourrait exister serait la mort de notre club. Mais quel prisonnier aimerait être en l’attente perpétuelle du jugement nouveau. Car oui, c’est cela que la mort d’un club. C’est être pris entre notre amour du football encore existant et notre attache au club perdu. Le football est une drogue si forte que même si le produit n’est plus disponible, nous voulons encore en acheter. Et même si cette drogue n’est pas notre favorite – notre club – et bien, nous consommons des ersatz que sont les matchs d’autres équipes. Car quand on aime le football, on a le football chevillé au corps. L’amour du ballon rond comme un boulet que l’on traîne derrière notre paire de crampons.

Femme

L’amour du football est comme l’amour d’une femme quand on est jeune. Un amour compliqué, parfois fait de rebut. Parfois sans amour, juste pour la pratique sur un terrain. Et avec l’âge, on se rend compte que l’amour ne nous lâche que quand il se fatigue. Mais cette drogue qu’est le football, au contraire de toutes les femmes, ne se lasse jamais. Et même quand nous sommes devant une insipide rencontre, nous continuons à suivre ce match. Le masochisme est peut-être le plus bel aspect de l’amour que nous vouons au football. Alors qu’il n’est pas vrai avec une femme.

Mais la femme, comme le football, nous fait faire un don de nous. Car nous devons donner notre âme pour le football. Oui, c’est signer un pacte avec le diable que de signer un pacte avec le football. Même si l’on ne veut pas l’avouer, c’est vouer son sang au football que de vouloir le laisser vivre en nous. Comme une femme qui nous prend sans que l’on ne le veuille.

Mais comme l’amour du football, l’amour d’une femme ne se laisse pas contrôler. On ne choisit pas l’équipe que l’on supporte, à moins de ne pas aimer le football. Et on ne choisit pas moins la femme – ou l’homme – que l’on aime. C’est un choix mutuel. L’équipe qui nous convient, et nous qui convenons à l’équipe. C’est aussi une question de compatibilité que celle entre un amateur de football et une équipe.

Fumée

« La vie ne fait pas de cadeaux », chantait le grand Jacques Brel dans Orly. Et si  la vie ne fait pas de cadeau, le football n’en fait pas non plus. Car cette drogue footballistique est aussi chère que de la drogue de synthèse. Et, un peu comme elle, est capable de nous pourrir la vie. Après une défaite, plus d’une fois, je n’ai pas su retenir mes larmes. Plus d’une fois, les émotions dominent. Et l’adversaire, comme ces dealers ignobles qui « refilent » leur came aux jeunes, ne laisse jamais une victoire si elle ne doit pas passer.

Car le football est cruel. Et sa cruauté le rend parfois aussi magnifique. Les rêves de victoires s’envolent souvent dans un râle de fumée. Le cœur qui bat sous notre poitrine se soulève. Étouffé dans l’air touffu du soir qui entoure souvent les parties de football, un haut-le-cœur nous soulève bien souvent. Comme l’envie de quitter à jamais cet ignoble milieu du football.

Mais comme tout drogué, à peine un match terminé, nous pensons au suivant. Comme tout drogué, nous sommes toujours entre l’être et le mourir de chaque match. Le plaisir de voir son équipe sur le terrain. Et souvent le malheur qui va avec, soit avec les espoirs de titres qui s’envolent, soit avec un match raté.

Et toujours ce cercle vicieux qui s’envole à nouveau… S’en allant pour toujours recommencer…

 

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